Titanus et Grophalus

 

RENCONTRE DE TITANUS ET GROFALUS

Grofalus    Pierre Villeneuve
Titanus       Jean-Marie Deschênes 

G :     (à cheval) Ave Titanus, long time no see. Drôle de langage, hein ! J’ai appris ça lors d’une campagne contre les Bretons.

T :     Ah non, pas lui! Ave Grofalus.

G :     (cheval rétif) Wo, Wo cheval. When I say wo, I mean wo!

T :     Ouais, belle monture, Grofalus.

G :     Oui, c’est le dernier cri. C’est un GUS, geval utilitaire sport, traction intégrale, moteur à foin, suspension indépendante aux quatre pattes et échappement entièrement biodégradable à l’arrière.

T :     Vraiment impressionnant! Que fais-tu si loin de ta légion et du combat? Aurais-tu déserté?

G :     Non, mon Titanus. Je suis cantonné au front, en Liguirie, dans une petite ville appelée Rimouski. Je suis affecté au service de messagerie dirigé par le légionnaire Telus. Mon centurion est Johannus Petrus Siroius. Lui, on l’a surnommé le Black. Mon maître de cohorte est Mauricius Griffinus. Pis comme c’est mercredi, ben c’est jour de permission et je suis sorti me promener un peu. Avec mon GUS, la distance n’a pas d’importance. Mais toi, mon Titanus, toujours scribe de ce bon vieux Jules? Où vas-tu de ce pas?

T :     Oui, toujours scribe de César. Il m’a fait mander à ses côtés pour l’assaut qui se donnera en Liguirie où une rébellion a pris naissance. La bataille risque d’être mémorable d’où son désir d’en conserver les moindres détails pour ses mémoires que je devrai rédiger en vieux latin. Imagine-toi qu’il est convaincu qu’un jour, l’étude et la traduction de ses textes sur la guerre des Gaules feront partie de l’éducation des jeunes.

G :     Il pense vraiment que du monde va se taper la traduction de tout ça? Il commence à radoter le vieux Jules.

T:      Non, non, il est très sérieux. Même que pour faciliter la compréhension du vieux latin qu’il emploie, il a mandaté un certain Petitmachin ou Petimangin pour créer une grammaire latine. Il s’imagine vraiment qu’un jour des gens étudieront cela également.

G :     Ça fait bien triste d’entendre cela quand on sait quel grand homme il a été notre Jules.

T :     Eh oui, il en oublie des bouts. Des fois, il me demande de noter des citations qu’il compose pour usage futur mais la plupart du temps, il les oublie. Sa dernière était : «  Omnibus plenis,  Cæsar tractavit ».

G :     C’est du vieux latin?

T :     Oui, j’ai moi-même eu peine à en saisir le sens.

G :     Attends, attends. C’est pas si dur que ça.

T :     Ah oui! Alors traduis moi ça en latin moderne.

G :     Euh, OK. (Il réfléchit tout haut en répétant les mots.) Voilà, j’ai trouvé. À première vue, ça pourrait pas être: « les autobus étant pleins, César partit vite en tracteur ».

T :     Mais non andouille! Qu’est-ce que c’est que ces mots autobus, tracteur! En fait, cette phrase se traduit comme suit : « tous étant d’accords, César conclut un traité ». C’est probablement ce qu’il se propose de faire suite à l’assaut qu’il prépare en Liguirie.

G :     Ouais, ouais, mais je n’étais quand même pas si loin du véritable sens,  hein? Il ne me restait qu’à le travailler un peu.  Sacré Jules. (Il sort une gourde) Un petit coup! C’est un mélange de cervoise tiède, de vin chaud et d’hydromel avec un soupçon de menthe et d’oignon salé. C’est très rafraîchissant.

T :     (Grimaçant) Non merci.

G :     Allez, allez, juste une gorgée pour goûter.

T :     Non, non, vraiment sans façon.

G :     Ben, à ta santé! Comme on dit au service de messagerie : « Buvons à nos femmes, à nos chevaux ainsi qu’à ceux qui les montent! » (Glou, glou – grimaces …). Ouais, sacré Jules, c’est vrai qu’il n’est plus le même. Moi, lors d’une de ces campagnes, j’ai été son messager. Le général en chef des armées de César voulait savoir si son ambassadeur en Gaule connaissait le nom du nouveau chef gaulois de Lutèce. Je suis allé livrer son message et je lui ai ramené la réponse à Jules. Sur la plaquette était gravé : « oui ».  Le général a fait une colère épouvantable, parce qu’il n’avait pas le nom qu’il avait demandé. Il s’est écrié : « oui! Mais oui, qui?». Aussitôt ce message gravé, je pars le livrer et reviens avec la réponse de l’ambassadeur. Sur la tablette, il y avait de gravé : « oui mon général ». Elle est bien bonne celle-là. Mais là, mon Titanus, je t’aime ben mais il va falloir que je te laisse. Le souper est à six heures. Heureusement que j’ai mon GUS sans ça je ne serais pas à temps à la caserne. (Il prend sa monture et l’enfourche.) Wo, Wo, cheval, les nerfs. Bon ben, salut mon Titanus. Je suis content de t’avoir revu. Les amis, c’est toujours les amis. Te souviens-tu de nos surnoms quand nous étions à la petite école? Toi, c’était ti-cul!

T :     Ouais, ouais, pis toi, c’était grosse poche. C’était pas mieux.

G :     On était ben moqueur quand on était petit, hein, mon Titanus. Bon, ben, faut que j’y aille.

T:      Oui c’est ça. Ave Grofalus. Cave ne cadas!

G :     Pourquoi tu me traites de cave?

T :     Non, j’ai dit « cave ne cadas ».

G :     Quoi?

T :     C’est du vieux latin, ça veut dire : «  Prends garde de tomber »

G:      OK (Parlant à son cheval). Envoye,  envoye … marche … wo ……

(Chacun reprend son chemin)